Dans l’élan des foulées courageuses

deux barques sur une étendue d'eau calme

Crédit photo : Simples, par John mcsporran, sous C.C. BY 2.0

Dire qu’on peut découvrir encore à trente ans, et des choses intéressantes, qu’on peut redécouvrir aussi, avec un œil complètement différent, et que c’est parfois tout aussi intéressant.
Ce sera le dernier avant la fin de cette année. Riche et creuse à la fois. N’ai du moins pas abandonné. Surtout ces derniers mois, me suis donné. Au gymnase, à la bibliothèque scolaire. Ne sais pas si ça porte ses fruits, mais en quelque sorte m’en fous : se donner du mieux qu’on peut suffit. Et l’on peut visiblement se donner ainsi sans véritable raison. Ces deux semaines libres avant la nouvelle année m’auront fait beaucoup de bien, m’auront donné l’occasion de me faire du bien, devant l’écran, dehors, à table aussi.

Il n’est pas question d’écrire longuement cette fois ; me sentais bien, et voulais l’exprimer. Voulais tirer quelque chose de ce bonheur sans m’atteler à la création, laisser venir, laisser couler. Ainsi quelques mots sans importance, à moins qu’ils n’en tirent du simple fait qu’ils dénotent dans le flot des mois sombres d’avant… Ce que peut oublier le lecteur, c’est que ma vie a débuté bien avant mon écriture, et qu’elle a été globalement très remplie. Il y a eu de mauvais moments, et de bons moments, même si ceux-là ne semblent jamais assez nombreux. Ils sont éphémères pour sûr ; on les oublie à l’entrée du désert. On s’assèche, et il faut alors avoir la force d’aller en chercher de nouveaux, même si on ne sait plus vraiment à quoi ils ressemblent ou ce qu’ils sont. On peut avoir l’impression d’ailleurs qu’on ne le saura plus jamais ; la mienne ce soir est opposée.

« Ça manquait de joie », mais c’était honnête, et ça en manquera de nouveau tôt ou tard et j’espère que je saurai de nouveau l’écrire, mais donc c’était honnête, je continue d’essayer de l’être malgré les mécanismes qui nous précédent, et c’est cette sincérité qui, voilée d’un doute légitime, traverse ces mots du soir. Une forme de bonheur nuance ma temporalité présente, une simplicité l’accompagne. Je fais le plus possible ce qui me plaît, et évite du mieux que je peux ce qui me lasse ou m’abêtit. Le journal permanent dira ce qui a continué de stimuler mon cœur, et j’espère qu’il permettra à d’autres aussi, s’ils le souhaitent, de faire le tri. Je suis peut-être souvent perdu, mais je sais désormais me situer en regard de notre société et me laisse du coup le moins possible diminuer par elle. L’un de ses aspects positifs paradoxaux tient dans ce qu’elle oblige ceux qui la savent pour ce qu’elle est à s’en extirper et à faire preuve de créativité. La normalité pue la mort. Non pas la normalité en soi, mais celle d’aujourd’hui. Elle est mécanique, hostile à la vie. Et sachant cela, j’essaye de vivre.

30 décembre 2016

À la lueur d’une nuit d’été

The morning after, par Mislav Marohnic

Crédit photo : The morning after, par Mislav Marohnic, sous C.C. BY 2.0

Un horizon nocturne bordé par l’été.
Le jour qui semble ne jamais mourir.
L’air frais passe de la porte entrouverte vers la fenêtre grande ouverte.
Une musique aussi calme que la ville ; à leur manière dynamiques.
Le matelas au sol ; mon corps presque nu sur le matelas ; l’air qui caresse ma peau.
Je suis accompagné du monde qui existe encore en cet instant.
Tant qu’on vit, tant qu’on crée.
Quand bien même la lumière vient à manquer.

Bailler de lassitude ou de fatigue en attendant le prochain départ.
On croit décider, mais on ne fait qu’emprunter l’énergie qui nous conduit jusqu’à la nuit.
Et quand la nuit dure, il faut faire avec ; allumer quelque étincelle. Trouver le rythme des étoiles. S’échauffer entre elles avant de filer à son tour.
Rire, rire, regarder dans les yeux, courir, sourire, prendre par la main, danser à en choir.
Tant de façons d’aimer, de jouir, d’attendre.

Sons primordiaux, musique prégnante.
Et tout qui tourne et se retourne.
La tête à l’envers, pour voir les choses en face, enfin.
Souffrir bien sûr. De peu, de tant.
Souffrir de loin ; souffrir à plein.
Souffrir, souffrir, souffrir – sourire.
Sourire, rire à la face des maux.
Tenter de réparer certains torts – de ne pas en répandre davantage, de ne pas les répercuter.
Sans cesse prendre ses responsabilités.
Être homme, être femme, être humain ; entendre les notes, sentir l’air et les courants, goûter attentivement ; devenir sa propre lumière.
Sombrer, refaire surface ; voir le ciel depuis la mer ; sentir l’air encore qu’immergé ; au cœur d’une bulle ; des quelques larmes qui protègent.

L’absence un temps, un temps seulement.

27 juillet 2016

Progresser au présent fuyant

escaliers façon montagnes russes sur fond de soleil couchant à l’horizon

Crédit photo : Semi-Final, par Marcel Quoos, sous C.C. BY-ND 2.0

« Dans mon wagon-vie, je monte et je descends, descends et monte très vite les montagnes russes du présent furtif ! »

Il ne s’arrête jamais ce présent, il passe mais continue, toujours plus vite ! Ballotté, je suis débordé, je suis agité, plaqué à gauche, plaqué à droite, emporté vers l’avant et parfois retenu sur place. Ces derniers moments, ils me frustrent encore plus que tous ceux que je ne peux saisir dans l’élan.
Demain, j’ai pour ambition de continuer sur ma lancée ! De ne jamais m’arrêter, de ne surtout pas ralentir ce temps qui, il paraît, m’emmène à la mort !

« La question n’est pas de savoir où l’on est, ou même de savoir où on en est, mais plutôt (d’essayer) de sentir, d’apercevoir, de saisir où l’on va. »
Ce qui compte n’est pas la position mais la célérité : l’essentiel est dans la progression !

On m’explique que l’erreur et l’échec sont insupportables, comme des fins définitives qui doivent être évitées ou surtout pas considérées ni commentées. Comme une honte qui se subit en silence. Je vois bien désormais en quoi c’est une absurdité, un endoctrinement au moins autant imbécile et funeste qu’un autre. Les doutes, les hésitations, les regrets, les dépressions, les chutes, l’oubli, font partie intégrante de l’évolution. Les erreurs se dépassent, les échecs se surpassent, ou l’inverse. Car le meilleur moyen d’avancer, c’est encore de s’arrêter pour mieux repartir. Je n’ai pas fait mes 900 km d’une traite, pourtant je courrais plus vite à la fin qu’au début. De la même façon, je ne m’instruirai pas en une journée : ça fait effectivement 26 ans que j’apprends et que j’essaye de m’améliorer. J’espère juste trouver l’énergie de continuer jusqu’au bout.

04 février 2013

Ver luisant mécanique

Riverside

Crédit photo : Riverside, par Basheer Tome, sous C.C. BY 2.0

Un spectateur à l’orée du mouvement

Le jour et la nuit et le mouvement réunis. Un jet, un trait, à travers le temps et l’espace, cadré, emporté, illuminé, très coloré. Un mouvement digne des fictions, d’une âme enflammée, projetée dans la brume sanglante et qui jouit. Rouge par ici, sombre sanctuaire par-là, les rails mènent au cœur, au fond plat, à l’opposé du gros photon sur la droite, explosé, irradié ; et si la lumière reste, la matière est dissipée. Tout ça fuse tandis que l’œil recroquevillé campe dans son coin, à l’abri de tant d’énergie, du mouvement transi attrapé du réflexe mécanique.

Tout ça, c’est encore occulter l’arbre fantomatique, cet arbre vert mais blanc. Spectateur à son tour, bien présent, qui attendait là sûrement le passage du véhément récurent. Ces longs vers de fer pressés, minutés, à la colère rythmée, qui vrombissent dans le sillon préparé. Tout ça dépasse de loin l’humain : il y a les impressions et les sens et quelque chose qui par-dessus les cumule dans cet espace graphique fantasmé et délivré, montré, démontré, partagé. Ce maelström de couleurs sous un ciel de plomb me fascine. Et dire qu’il y avait probablement des hommes dans la chose volatilisée. Ils seraient restés des inconnus quand bien même leurs silhouettes auraient apparu, mais en l’état, ils ne sont plus qu’une idée logique et dépassée. Et n’est-ce pas ce qu’on est, au fond, pour les arbres, le fer et le plomb ? De simples esprits passagers, presque fantasmés, nombreux dans la fourmilière elle aussi bientôt soufflée.

Parce que c’est meilleur que n’importe quoi d’autre

000028 [Soleil sur plage, en noir et blanc]

Crédit photo : 000028 [Soleil sur plage, en noir et blanc], par Elsie Lin, sous C.C. BY-SA 2.0

Écrire sur la musique, ça je veux. Quand j’essaye, c’est pas facile, mais je veux.

Écrire pour écrire, pourquoi pas. Écrire pour dire, bien sûr. Écrire pour sentir, transmettre et vibrer à partir de la création de quelqu’un d’autre, le voilà, le bonheur. Souvent, c’est le déclencheur.

J’écris pour ça, en fait. Pour m’en mettre plein l’esprit, de ces autres, de leurs créations et du monde. J’aime les dire. J’aime essayer de les comprendre. Les décortiquer, les intégrer, jouir avec eux, le faire avec des mots, avec mon outil de prédilection, que j’use et que j’use depuis des années et qui pourtant s’affûte.

Cette musique qui m’éclate l’oreille en parallèle, elle est partagée sur le web sous Creative Commons, avec certaines restrictions, mais surtout donc, avec la possibilité de l’écouter librement, avec celle aussi de la partager à son tour. Et à vrai dire, j’écris dans ce sens-là aussi, dans le sens du web, de l’écriture libre, autonome, indépendante, assumée en tant que telle.

Écrire pour partager, simplement, sûrement, chaque jour, pour donner à lire, à voir, à entendre peut-être, pour activer nos sens et pour que ça bouge. En moi, en vous, partout. Pour que ça bouge devant l’écran, pour être actif devant lui, pour ne pas végéter, parce que ces concepts apprivoisés en lettres assemblées, ils me font carrément triper : pas seulement voyager, mais planer, rêver, halluciner.

Et je m’emporte avec les sons, les sons à l’ancienne, l’électronique bouleversée et bouleversante quand elle-même crie et s’écrie, et j’imagine le gars devant son ordinateur ou son clavier – pas le même que le mien – créer et pendre un plaisir infini à le faire, à voir évoluer ce qu’il façonne et à se satisfaire un jour du résultat dans une euphorie qui n’a d’équivalent que la fatigue qui l’accompagne, passer ensuite à la piste suivante, comme je passe au paragraphe suivant, à l’extrait au sujet au texte suivant.

Car de longs récits, pour le moment, je n’en écris pas. Je n’y arrive pas. Je vagabonde, je picore, je pioche, je butine, je me divertis. Ces expressions, elles sont cela, un divertissement permanent, une raison d’être parce qu’alors la vie fait plaisir et fait du bien. Avec tout ça et avec un peu de chance, je dessine les pièces d’un puzzle que quelqu’un d’autre s’amusera peut-être à assembler. Peut-être ou pas du tout. En attendant, c’est un portrait décomposé, abstrait, pourquoi pas absurde. Un portrait changeant comme le monde et comme moi. C’est difficile à suivre et tant mieux. Ça ne s’adapte pas au moule de l’édition, et encore difficilement à celui d’un site web. Ce n’est pas une marchandise. C’est une somme dont l’équation se module au gré de mes apprentissages et de mes oublis, au gré des émotions qui nous accompagnent, qu’on quête ou qu’on subit. C’est la vie. Tout ça, c’est la vie. Mon écriture, c’est ma vie.

Peut-être qu’à un endroit du parcours, chaque texte-pièce trouvera sa place, au moins vis-à-vis des autres textes-pièces, car probablement tout ceci restera lettre morte dans l’ensemble de ce monde gavé et explosé. Ce monde rempli de nous, d’humains qui survivent et d’humains qui créent. On est tellement à créer, putain, cette époque est exceptionnelle. Avec de la curiosité, on peut chaque jour découvrir une œuvre fantastique ou un auteur génial, qui nous touche comme on ne se rappelle pas l’avoir été.

Je veux participer à ça, de ça.

Peu importe finalement qu’on associe mon nom à ce que je produis, tant que je fais partie de cette surenchère, de ce moment du parcours humain encore plus fascinant qu’effrayant. Je sais qu’on est le pire et le meilleur, seuls et tous ensemble et à ce point qu’on pressent être de non-retour.
Qu’on crève tous bientôt, si cela arrive, je n’y peux foutrement rien. Qu’on vive dès à présent ensemble ou seuls et davantage, à ça je peux quelque chose. Je peux tendre la main, jeter un œil, je peux être curieux, je peux m’emplir et je peux tenter d’extraire quelque chose d’unique et de personnel de ce tout ça qu’est trop pour moi.

Alors quand il m’arrive de parler de cette activité, on me dit : « ah mais t’es écrivain (?) », « t’écris des livres ? », « t’écris quoi ? »… et je n’ai jamais de réponse préfabriquée ou satisfaisante pour l’interlocuteur. Aujourd’hui, j’en formule une nouvelle, une autre. Mais au fond on sait tous pourquoi, pourquoi on écrit, pourquoi on crée-re-crée : on fait ce qu’on fait et qu’on n’est pas obligé de faire parce qu’on aime le faire, parce que ça nous fait du bien.

J’écris pour faire partie du monde, du genre humain, d’aujourd’hui, pour transcender mes prédécesseurs et mes contemporains, et parce que ça me fait vraiment, vraiment, vraiment beaucoup de bien.

Ça se voit, non ?
Merci Luke SilasKnife City. Merci à ceux d’ici, à ceux qui lisent qui produisent qui participent au sens large, merci à tous.

L’esprit des neiges

Winter Wonderland Explore

Crédit photo : Winter Wonderland, par Kristina Servant, sous C.C. CC BY 2.0

Dans le voile froid, il songe. Les pieds dans le manteau, l’esprit dans les particules tombantes, flottantes, il observe. L’endroit est vide d’âmes mouvantes, mais il perçoit d’autres énergies. Celles qui l’accueillent en frissons feuillus et lui picotent l’ample bras. Celles, lumineuses, à travers lesquelles il fond. Celles bientôt plus froides que lui des matériaux figés, ces verres et métaux aux formes géométriques à travers la multitude organique. Dans le libre espace, il souffle, il navigue, il virevolte.

Seul un autre esprit de la neige pourrait s’en apercevoir. Ils sont peu nombreux, éparpillés à travers le monde et selon ses moments et ses saisons. Le temps, pour lui, est à l’échelle de la transformation, de la calme descente, de la lente accumulation. Parfois, il dort un moment, non pas sur, mais dans le matelas. Souvent, les âmes mobiles impriment ses rêves. Il se réveille, il glisse et échappe à la flaque qui se forme là. Les esprits de l’eau, ses mères et ses filles, l’accompagnent d’un bout à l’autre du périple. Le vent est sa maîtresse, si bien que dans et après la forêt se jouent d’autres vies. L’esprit de ce soir, il se sent bien ici, entre les lampadaires tranquilles, près des arbres sages. Il est assis sur un banc, il attend.

Le soir avance, la nuit commence. Le noir presque absolu qu’il comprime en cœur brumeux s’est répandu sur une joue de Terre et de ciel ses aïeux. Caresse glaciale d’un univers composé d’autres particules, esseulées et gigantesques celles-là. En dehors de la bulle, par-dessus son couvre-chef, il contemple ces pierres stellaires. Il tente de les saisir. La poussière de son corps, celles du cosmos. Il perçoit un instant pourquoi il croise si peu de ses semblables. Il les imagine pérégrinant sur les plaines, dansant dans les monts près des éternels. Son trajet, il le sait, le mènera là-haut. Il pourra alors contempler le monde, s’y projeter longuement, rendre au feu sa chaleur et l’égaler en froideur. C’est que l’air est un partenaire. Médiateur des circonférences. L’esprit songeur se sait protégé dans cette bulle atmosphérique, il se sait partir et revenir, jouir de quelques éparpillements et faillir à nouveau. Il se sait présent, souvent. Mais il sent, aussi, qu’il y a très au-delà bien des réalités et bien des frères. Troublé, il s’accumule en gros flocons, il tremble et même il sème une larme : il faudrait des milliards de cycles, autant de dispersions, de réapparitions, et tant de traversées du désert pour les visiter. Alors il se laisse aller. Il fuse en courbes au creux de la pesanteur, il prend plaisir, à lire cet espace entre le bleu le gris le noir et le blanc.
Cela fait bien des printemps, bien des hivers maintenant, qu’il profite ainsi de la matière, faramineux mystère, grondant et crissant sous ses pieds. Un démon plein, en révolution permanente et prêt à tout emporter. Masse colossale et pourtant susceptible, qui tantôt cède, tantôt rugit, quand lui préfère s’adonner au silence. Esprit du froid, de cristal et d’air, il songe.

Encourager la prise de risque

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En abordant les esprits du dedans

Entrons dans l’espace, celui rêvé et conceptualisé d’un futur dévasté, lunaire, scientifique et magique. Celui numérique d’un studio de développement compétent et fort de ses succès vidéoludiques.
Revenons, près de quinze ans plus tard, sur ce qui restera le seul film de Square Studios. Ce rejeton atypique ayant coûté un bras, devenu vilain petit canard à cause du box office et qui a failli faire plonger la maison-mère Squaresoft, contrainte ensuite à la fusion avec Enix, son grand rival d’alors. Chimère de grandeur hollywoodienne, miroir aux alouettes d’un succès « plus noble » pour ce qui était sûrement la société de création de jeux-vidéos la plus respectée des années 90.

Il est important de remettre cet O.F.N.I dans son contexte. Une époque ou le jeu-vidéo s’émancipe des deux dimensions traditionnelles pour accéder à la troisième et ce faisant, à de nouveaux paradigmes de narration interactive.
Pionner de cette évolution à l’ère Playstation, le studio père des aventures Final Fantasy s’est laissé tenter par le grand saut. Celui qui consiste à quitter l’interactivité au profit d’une continuité sans impact du receveur qui devient simple spectateur. La grammaire des deux objets de divertissement n’a pas grand-chose à voir, et si des Metal Gear Solid et autres Uncharted cimentent en ce moment le pont qui les unit, l’expérience de l’un ne rime pas forcément avec la réussite de l’autre. N’est pas bon cinéaste ou game designer qui veut, et être l’un autant que l’autre tient visiblement plutôt du miracle que d’autre chose. En témoignent l’absence d’adaptations véritablement convaincantes ou de grands noms ayant officié avec succès dans les deux industries.

Pour tout dire, cela ne m’étonne pas : retirer à la vidéo son interactivité au prétexte d’y ajouter de la peau n’est pas un bon calcul en ce qui concerne l’implication du receveur. Quand en plus, cette peau redevient synthétique, l’équation pourrait paraître absurde si elle n’apportait pas son lot de libertés. C’est bien parce qu’on est à la manœuvre, que la progression de quelques pixels sur une trame, quelle qu’en soit la complexité, nous intéresse. Au-delà de quelques minutes de non-intervention de l’auditoire, le créateur a tout intérêt à déployer des trésors d’inventivité pour ne pas désintéresser. On retombe alors dans le champ de la narration monologuée où la qualité de l’écriture est fondamentale, et on touche aux problématiques de ce Final Fantasy les Créatures de l’Esprit. Celles-ci se traduisent, n’y allons pas par quatre chemins, par une lourdeur permanente.

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Hironobu Sakaguchi, dont c’est le premier long métrage, ne parvient pas à faire oublier qu’il est pour l’occasion amputé. On sent le « jeune » réalisateur dans le besoin de s’appuyer sur des schémas cinématographiques éprouvés et qui reproduit des scènes déjà vues. Ce qui peut passer ailleurs pour de la citation cinéphile provoque ici un sentiment mitigé. Une sorte de lassitude instantanée complétée d’une impression d’incohérence. Comme si les événements avaient été déposés là sans respecter la nature du récit, en mettant de côté la quête indispensable de son déroulement optimal.

Les phases d’action du film, censées être impressionnantes, deviennent surtout envahissantes à cause de leur manque d’originalité. Prises trop au sérieux pour ce qu’elles sont ou montrent, elles ne dégagent aucune euphorie et, parce qu’elles n’apportent souvent rien à l’intrigue, démontrent et aggravent un vrai problème de rythme.

À l’inverse, les scènes plus intimistes, se focalisant sur l’esprit ou le sentiment, bercent le spectateur de leur tendresse insoupçonnable étant donné le matériau informatique. Les jeux de lumière, l’apesanteur que retransmettent à merveille les caméras virtuelles et les personnages presque atones, livrent un spectacle troublant. Dans leur retenue, ils prennent une certaine stature : premiers et déjà derniers d’un genre, ils restent distingués et calmes, ils accèdent à une certaine humanité romanesque. La magie visuelle des effets permanents fusionne avec la sorcellerie de l’amour et les circonvolutions métaphysiques pour donner quelques scènes enlevées et à ce jour inégalées sur le chantier de la 3D réaliste et fantastique.

On peut aisément établir le paradoxe malheureux de ce film à l’aspect avant-gardiste engoncé dans ses tournures scénaristiques datées. L’ambivalence entre la forme et le fond de cette production est nette et peut rapidement laisser n’importe quel spectateur sur sa faim.

Quand on regarde le parcours du grand monsieur tirant les ficelles de ce Spirits Within à l’époque, on se dit que malgré ses réussites et ses atouts, il n’était peut-être pas la bonne personne pour réaliser ce projet. S’il en est l’initiateur, il n’en reste pas moins « un vieux de la vieille », apparemment un peu dépassé par les infinies possibilités du support qu’il avait alors entre les mains. C’est d’ailleurs l’excès inverse qui caractérise Advent Children, le successeur en quelque sorte, aux caméras un peu trop virevoltantes et à l’action frénétique et décomplexée. Spirits Within reste donc un premier essai très ambitieux, loin d’être complètement raté, que son auteur aurait dû pouvoir réitérer pour le transformer.

Car le bonhomme a tout de même su apporter à cette « super production » sa patte philosophique et ces thèmes mystiques inhérents aux jeux de la saga qu’il a partiellement façonnée. L’on lui doit sûrement la profondeur de certains aspects finalement secondaires du métrage. Malheureusement, ces bribes naissantes d’intérêt sont vite compensées par la bêtise de l’antagoniste, méchant de pacotille aux actes fous à peine expliqués, qui deviennent carrément aberrants, à l’image de ce final suicidaire. Écrire un personnage supposément important et justifier les enjeux du récit par le fait qu’il n’a pas toute sa tête est tout de même un peu juste.

Nous nous contenterons donc de ce que dévoile ce Final Fantasy depuis sa magnifique scène d’ouverture et peu à peu. Ce charme lancinant et une esthétique superbe qu’il faut bien distinguer de la partie technique, impossible à occulter mais pas toujours pour les bonnes raisons.

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Cette dernière a, pour tout dire, majoritairement mal vieilli. Le photoréalisme du début du siècle n’ayant plus rien à voir avec celui d’Avatar, qui lui-même fera synthétique d’ici quelques années. Pour autant, dans Final Fantasy comme dans Avatar, certaines réussites sont pérennes. Elles sont à chercher du côté d’un équilibre trouvé entre perfectionnisme et homogénéité. Pensez au premier long métrage Disney. Sa fabrique, la douceur de son animation, le niveau de finition font que bientôt un siècle plus tard, il reste à la fois agréable visuellement et « évident ». Celui qui nous intéresse aujourd’hui ne remplit que très partiellement ces critères, le jeu d’acteur étant sa principale faiblesse.

La technique utilisée pour donner vie aux personnages consiste à enregistrer point par point le mouvement et les déplacements d’un acteur pour les retranscrire dans un espace informatique. Si la technologie s’est depuis affinée, elle ne permettait pas à l’époque de restituer les mouvements infimes qui caractérisent le visage et que notre esprit considère comme les plus importants (d’autant qu’on les perçoit et les analyse constamment dans la vie de tous les jours).

Si le mouvement global des personnages, notamment la façon dont ils se déplacent, leur permet de gagner en crédibilité, la raideur et la froideur de leurs fasciés, cette sorte de gel de leurs muscles, empêchent tout transfert. Le problème, c’est que la mise en scène nous pousse régulièrement à contempler ces défauts. On n’est alors déjà plus dans le domaine de la limitation technologique mais bien dans celui de l’erreur humaine. La réalisation s’avère peu judicieuse alors qu’elle était le meilleur moyen de contourner le malaise. C’est d’autant plus dommage que les textes sont, contrairement aux scènes d’action, bien écrits et que les acteurs qui prêtent leur voix s’en sortent honorablement, même dans la langue de Shakespeare.

Je m’explique difficilement cette arrogance de Sakaguchi et des siens qui semblaient vouloir à tout prix montrer leur savoir-faire, certes présent et certainement assez en avance sur leur temps, quitte à saborder la raison d’être de leur histoire et de toute histoire, à savoir cette opportunité de vivre et de ressentir des choses par procuration. Comment s’identifier à des pantins de synthèse quand on nous montre avec orgueil toute l’ampleur de leur désincarnation ?

Balafré par des scénaristes à la fois trop gourmands et trop timides ainsi qu’une fierté mal placée, the Spirits Within n’en reste pas moins le seul film en images de synthèse à s’être attelé au conte pour adulte à l’aspect réaliste. Le seul à tenter d’insuffler cette aura japonaise typique des Miyazaki et autres Oshii à un média inexplicablement sous exploité. Combien de films aux tournures matures peut-on en effet compter dans le très ancien milieu du dessin animé ? Il n’y a bien qu’au pays du soleil levant, qu’il ne rime pas avec enfant. Ce Final Fantasy a enfin pour lui quelque subtilité aux antipodes de l’uniformisation des descendants de Disney, qui déjà avait fini par se répéter. Je préfère donc, et de loin, cet O.F.N.I bancal et orgueilleux aux productions mimétiques et cycliques de Pixar, de Dreamworks et de leurs clones.

Les nuits fantastiques d’un été presque glauque

Common Ground, par Bruno Cordioli

Crédit photo : Common Ground ; Biennale 2012, par Bruno Cordioli et David Chipperfield, sous C.C. CC BY 2.0

Dérive stellaire dans l’image

Dépasser les apparences, outrepasser ces murs, se divertir dans un espace presque sans forme, animé d’énergies figées, constellé. Il pourrait bien y avoir deux corps devant les étoiles et qui les cachent. Ou bien ce ne sont que des murs, et que des lampes.

Ou bien c’est un futur, un autre monde, halluciné, une science-fiction cinématographique éparpillée, perdue devant l’objectif d’un fantôme catapulté là. Là dans l’imaginaire de l’image, entre les pulsions de celui qui regarde, de celui aussi qu’a composé, agencé. C’est formel et informel, c’est électrique, électronique, je veux de la musique électronique pour accompagner. Changement de disque, et pourtant toujours le même, toujours les mêmes pistes, les mêmes notes, les mêmes mots, les mêmes réflexions d’un moi perdu lui aussi parmi tant d’autres beaucoup plus nombreux que ces quelques lumières… même si rien ne dit qu’il n’y a que celles-là. Là, devant mes yeux noyés dans le flux numérique, d’un web constant, d’images permanentes. Et les rétines absorbent, elles tentent de transmettre ce message pourtant impossible à interpréter.
Car ces lumières ne sont rien. Rien d’autre que des lumières sur un putain de mur et en même temps, elles donnent l’occasion de tout autre chose, d’un voyage tandis qu’on s’arrête sur l’image. Comme la cage en verre à l’arrêt d’un bus, et celui-ci naviguerait entre les chambres froides, obscures et parsemées de guirlandes électriques. Rêve de moutons, de lumières fixes, blanches, non-organiques. Un ciel nocturne recomposé, déposé à notre échelle, pour notre espace corporel, autour de lui, dans lequel plonger sans se sentir freiné par les mille obstacles du monde.

Alors voici, qu’une photographie cadrée débordée, ni droite, ni foncièrement belle, s’impose à moi. Elle s’expose et, une fois de plus, j’aimerais entrer dedans, dans cette pièce. D’ailleurs, l’entrée est par là… allons-y, voguons, sublimons, manipulons les impressions les sens les objectivités. Avec ou sans subtilité, venez vous aussi mais laissez-moi seul, tranquille, dans cette chambre informe, paralysée dans les sueurs d’un été comme un autre, comme tous ceux qui par moi ont précédé, presque glauques.

Ces étés glauques, ces chambres noires, ces nuits chaudes et celles froides ; l’électricité partout tout le temps et des messages subliminaux dans les paysages latents qu’attendent, qui nous attendent…

Il faut y plonger, s’y révéler, voyager, s’y laisser transporter, emporter. Et les deux traits, les deux étages… je ne suis certes pas le seul être bancal.

Le blond dans le gris

Talk Talk - George Maple © Future Classic

Cinémascope noir sur blanc en travelling avant.
Ça marche doucement, d’un pas décidé dans l’espace ample.
Un peu de vaste autour du frêle, un peu de douceur froide dans le ciel.

Un fond sonore qui se développe. Et s’accélère. Changement. Devant. Puis de lui à elle. Du curé à la belle.
Ce blond, cette gueule… Il est moins beau qu’elle est belle, mais…

Après le champ, la forêt. Arbres feutrés. Ce gris me touche. Davantage que la peau d’ange, encore que le stroboscope du diable sur elle, ou en elle, ou en lui, m’apparaît.
Il mute, il chute, c’est un slip, un énorme, un gros slip blanc sur un corps qu’il aurait fallu nu.

Après la forêt, la mer, et lui, à l’arrêt.
Les oiseaux passent, traversent dans les aigus en écho d’une fin proche.
C’est fluide et beau, si bien que c’est bon.

Après la forêt, la mer, et lui qui continue d’avancer, mais bientôt, la musique s’éteint et l’image avec.
Soumise à elle dans le clip ; elle aura trouvé sa voie, ses moyens, en parallèle.
Quelle que soit la beauté, c’est de lui, dur, seul, froid, dont on se souvient.
Libéré ou suicidé. Libéré et suicidé. Ou simplement changé.

Briser le mur de l’isolement

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Arrietty, le petit monde des chapardeurs

Séquence d’ouverture citadine, éphémère, aérienne. Une dame au volant, son neveu près d’elle, traversent une ville lumineuse pour s’enfoncer dans une région banlieusarde, plus verdoyante et confinée. Une fois arrivé, il ne faudra que quelques instants à l’enfant pour apercevoir la magie, pour pénétrer un royaume insoupçonné et nous y emmener. Jardin particulier transfiguré en vaste terre hostile où cohabitent faune et flore, insectes et prédateurs, et cette famille de chapardeurs, dont la fille sera l’âme et l’esprit de ce nouveau Ghibli.

Une simple maison, ses soubassements et quelques mètres carrés de jardin, voilà qui suffira à m’émerveiller pendant 90 minutes. Un tour de force que seuls des animateurs singuliers, aussi curieux qu’inspirés, peuvent accomplir. Ceux-là qui transforment chaque décor en illustration incroyable de finesse et d’harmonie, et qui irriguent une vivacité naturelle dans des corps crayonnés. À travers ces dessins qui n’en sont plus se jouent non pas des drames, mais des rencontres et l’aube de destins, des événements à l’importance toute relative, mais qui marqueront au cœur les deux jeunes personnages, et par extension, le spectateur.

Pour ce faire, le triste Sho est notre intermédiaire, tandis qu’Arrietty, ouvre grand la porte de l’imaginaire. Grâce à la pureté de cette dernière, on y accède avec sérénité et avec une naïveté retrouvée. Alors que les petits êtres cachés devaient le rester, elle choisira d’aller contre le silence et l’anonymat jusqu’à ce qu’ensemble, nous abattions ce mur de l’isolement. C’est-à-dire qu’à sortir de sa zone de confort, on tombe effectivement sur des caricatures (à la fois représentatives de notre humanité et utiles au scénario…), mais on se rencontre aussi soi-même et parfois, on rencontre de belles personnes.

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Souvent, les précédentes œuvres du studio nous faisaient partir à l’aventure dans des contrées imaginaires ou lointaines. Cette fois, c’est l’aventure qui vient à nous et modifie notre perception des choses : on redécouvre, dans le regard de ces personnages hauts de quelques centimètres, les endroits anodins d’une vie « traditionnelle » et par le biais des échelles, c’est notre espace, notre quotidien, qui se transforme en lieux exotiques et mystérieux, sombres ou chaleureux. On se rend compte alors, que l’aventure est en nous. Nous sommes effectivement devant un dessin-animé, en ceci qu’il s’adresse à notre âme d’enfant tout en la révélant.

Mais l’espace et le temps sont des notions difficiles à manipuler, y compris dans le cadre d’un film, certes ciselé, mais encore taillé pour l’industrie et la distribution, et la réalisation d’ Hiromasa Yonebayashi hésite un peu à la manœuvre. En s’attardant tantôt, en trichant ailleurs, il subtilise, bon gré mal gré, le spectateur. Celui-ci, porté en plus du reste par une musique tranquille et enlevée (qui parfois m’a manquée), devrait s’en accommoder, d’autant que le très bon travail sur le(s) son(s) favorise grandement l’immersion.

C’est ainsi que j’ai plongé fugacement dans un long métrage qui s’est révélé atypique, cherchant son équilibre entre la mélancolie de Sho et l’entrain d’Arrietty, et dont je suis ressorti à la fois paisible et un peu différent. Une goutte d’ailleurs dans l’océan du quotidien, qui pourrait bien l’altérer… en donnant envie de regarder les choses de façon moins nombriliste, moins humaine, et en nous poussant à considérer davantage notre impact sur la nature en général. Cette lettre d’amour forgée par l’énergie collective de collaborateurs émérites (Miyazaki chapeautant, sûrement un peu en retrait) nous remet à notre place avec un doigté que je ne peux que féliciter. L’on se sent à la fois très grands, et très petits, dans ce petit monde de chapardeurs.